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Aboubakr Tandia


Aboubakr Tandia diplômé en Linguistique Appliquée et Africaine et en Science Politique des universités Gaston Berger de Saint-Louis et Cheikh Anta Diop de Dakar (Sénégal). Il a été lauréat de l’Institut de la Gouvernance du Conseil pour le Développement de la Recherche en Sciences Sociales en Afrique (CODESRIA) en 2007 et de la Governance for Development Residential School de la School of Oriental and African Studies (SOAS) de Londres en 2011.

Entre 2008 et 2012 Aboubakr Tandia a été assistant de recherche au Groupe d’Etudes et de Recherches sur les Migrations et Faits de Sociétés (GERM) de l’Université Gaston Berger de Saint-Louis. Il est membre de l’African Borderlands Research Network (ABORNE) et membre-fondateur du Réseau Africain des Jeunes Chercheurs (RAJEC) et de l’Association Africaine pour l’Etude des Frontières (AAEF) dont il est le Secrétaire Général et éditeur des Monograh Series.

Ses recherches portent sur les dynamiques transfrontalières et la construction de la paix et la gestion des conflits, la religion et à la politique dans les pays de la Sénégambie méridionale. Il est présentement Junior Fellow de l’Institue of African Studies (IAS) de l’Université de Bayreuth (Allemagne) où il prépare une thèse sur la construction de la modernité au Sénégal entre religion, politique et paix. Auteurs de nombreuses publications dont très récemment l’ouvrage collectif aux éditions L’Harmattan (Paris), Démocratie et développement en Afrique : perspectives des jeunes chercheurs africains en 2 tomes, Aboubakr Tandia est aussi passionné de photographie et de peinture et de littérature.

A travers ses poèmes, Aboubakr Tandia tente une jonction entre les expressions culturelles et artistiques d’une part, et la recherche scientifique de l’autre ; entre la méditation et la réflexion d’un coté, et la sensibilité de l’activisme intellectuel de l’autre.

 


> Noirceurs

publié le 9 mai 2015 à 14:15 par Fall Papa Oumar


Aboubakr Tandia

Nuit sombre, nuit des ombres absolues

Nuit noire, nuit ambre des astres blancs

Ô heure discrète, gardienne des secrets francs

Ô refuge fidèle, auberge des volontés et des désirs résolues

 

 

Peau sombre, peau de l’esclavage révolu

Peau noire, peau des esprits et des palabres de sages

Ô couleur émancipée, enveloppe virile de ma fierté pelue!

Ô douceur adorée, symbole de ma liberté conquise des vils âges!

 

 

Nuit muette, nuit des contes merveilleux,

Nuit alerte, nuit qui démasque les augures obscurs à l’affût

Ô demeure silencieuse, cape des comptes litigieux!

Ô sérénité radieuse, remède contre les peines indues!

 

 

Peau noire, teinte claire ou foncée,

Peau noire, teinte soignée ou meurtrie.

Ô velours divin, vanille de mes sensations feutrées!

Ô toile magique, réverbère de mes contemplations mûries!

 

 

Nuit bénie, nuit des anges qui veillent le repenti et le pieux,

Nuit mystérieuse, nuit des ténèbres qui guettent l’inattention.

Ô heure propice, qui féconde les souffles ardents de mes méditations!

Ô heures de délices, qui nourrissent et dorlotent le monde au pieu!

 

 

Peau noire, peau de ma mère et de mes ancêtres,

Peau noire, peau de la terre fertile et du ciel étoilé.

Ô noirceur, grâce céleste pour les êtres!

Ô beauté, origine des temps et germe du grand fromager!

 

 

Nuit noire, embrasses-moi, toi qui avise mes chimères,

Nuit sombre, ouvres-moi tes portes, toi qui sait me confier au soleil

Peau noire, viens, vas ! Vas chanter et danser dans la clairière!

Peau noire, respire, transpire ! Pour rugir de ton sommeil !

> Seul comme l'Homme

publié le 16 févr. 2015 à 12:00 par Fall Papa Oumar   [ mis à jour : 16 févr. 2015 à 12:02 ]


Aboubakr Tandia
Une seule fois, n'ai-je porté un masque aussi livide;
Pour encore une fois
Je me vois démultiplié en milliers de fois
 
Loin des rivages bondés
Par l'ingéniosité prométhéenne
Loin des mirages dressés
Par la générosité humaine,
 
Jamais autant, n'ai-je senti
La présence divine
Enveloppant chaque grain de vie,
Jusqu'à la plus minuscule églantine

Au tout beau milieu de dix mille maux
De deux et mille délires,
Et sans de justes mots
Pour les polir,
Dans le confort éprouvant de la méditation,
Mes songes font grands bruits;
Et la frayeur de river mon attention
Entre dessus le ciel et sous terre, au fond du puits
 
J'étais seul pour me rappeler
Que si loin dehors
Et tout prêt encore,
Il n'y avait pas de futur pour conspirer
 
Il ne restait que le passé et son ambivalence,
Le présent et son éphémère arrogance,
La hantise de l'ignorance,
Et enfin, la compagnie angoissante de la patience
 
J'étais seul avec le souvenir,
Là-bas et partout,
A me répéter à dire
Que je n'étais jamais ailleurs que dans la cage du Tout.

> A propos de mon écriture

publié le 15 févr. 2015 à 05:36 par Fall Papa Oumar   [ mis à jour : 15 févr. 2015 à 06:16 ]

A propos de mon écriture : « parler » de ma condition humaine, et dans mon temps - par Aboubakr Tandia


 « Au moment de prendre la plume comment ne pas ressentir l’ambiguïté de ce geste et de sa fonction ? », se demandait Ousmane Blondin Diop dès l’entame de son Les Héritiers d’une Indépendance. Entre l’angoisse profonde qu’inflige la conviction que l’on n’écrit jamais que pour quelques uns seulement et l’ambition intime de pouvoir être lu et compris par tous, il y a de quoi chercher et identifier ce que Roland Barthes appelle « l’identité de l’écriture ». Autrement dit, tout rapport à l’écriture impose la formulation d’un projet qui est tout sauf un rituel professionnel ou un acte de vie unidimensionnel.

En effet, plus qu’une simple technique sociale de production, d’échange et de préservation de l’information et du savoir, écrire est généralement vu comme un exercice de production d’un discours au sein et pour un environnement social et dans un contexte particulier du temps. Écrire ou produire un discours intelligible signifie pour moi deux choses:

D’abord, écrire implique pour nous de développer et d’entretenir un certain rapport non pas seulement à une langue, mais à ce que j’appellerais mon univers linguistique et son substrat socioculturel. Polyglotte par la grâce de Dieu, j’écris dans trois langues au minimum, y compris dans les langues locales africaines. J’écris pour « faire mon travail » en français et en anglais, parfois en Allemand, j’écris pour produire un discours scientifique le plus souvent en anglais, j’écris enfin pour m’assumer dans le français et le wolof. De ce point de vue, je suis bien loin de pouvoir m’adresser à tous en même temps lorsque je saisis la plume.

Cela m’amène à la seconde implication de la conception de l’écriture. Si écrire c’est bel et bien produire un discours et que tout discours génère et articule une relation, mon écriture n’est pas autre chose que cet acte ordinaire qui consiste à s’identifier, l’identité étant un processus relationnel. Avec qui et avec quoi m’inscrirais-je dans une relation ? De quelle sorte d’identification s’agit-il?

Je préfère commencer par avouer que l’énigme du temps et la majesté de l’espace sont des fascinations qui me ferrent à la plume ; d’autant plus qu’ils m’ont mis à la rencontre de l’univers multilingue dans lequel je baigne ainsi que son substrat multiculturel. Lequel impose de fait un certain relativisme dès lors qu’il octroie la mobilité culturelle et astreint en même temps au nomadisme émotionnel et intellectuel. Ecrire est donc forcément un moment singulier pendant lequel s’opère une sorte de découverte cathartique de soi et du monde.

Autrement dit, mon écriture est un effort ordinairement constant pour traverser les temporalités et les spatialités qui la structurent et sont structurées par elle à la fois. Elle est le résultat et l’outil du temps et des espaces sociaux dans lesquels je transite incessamment. L’usage de la langue natale dans quelques moments privilégiés est à ce titre une façon de laisser la trace de ce que Jacques Derrida appelait « l’encre invisible du nomade » que je suis. Au-delà de cette quête intime de la précision et de la transmission du sens, écrire est un moyen de m’éloigner comme Ousmane Blondin Diop (op.cit.) de la tentation du « mimétisme » et du piège de la « prétention idéologique », lorsque j’intente de porter mon regard citoyen sur l’état des choses. Entre le désir égoïste de produire un discours, et la nécessité — l’appel du temps et de l’espace, de  la mémoire et de l’histoire — le choix s’impose plus qu’il n’est possible. J’écris pour, comme le disait Roland Barthes « joindre d'un seul trait la réalité des actes et l'idéalité des fins », pour adhérer non pas à une utopie, mais, d’une part éviter de devenir un simple complice des utopies, et, de l’autre de vivre dans mon époque et embrasser l’interpellation accablante de ses contingences.

Plus que m’identifier avec les autres ou parmi un quelconque « personnel pensant » (R. Barthes), mon écriture se veut être plus qu’une écriture intellectuelle — un saut primordial de mon intellect et qui est limité au traitement des idées. Elle s’assume également comme une écriture politique, laquelle entre « blancheur » méthodique, loyauté disciplinaire et volonté d’écrire, se traduit comme un projet discursif et intellectuel dont le mouvement constant est la négociation de l’impuissance littéraire à travers une puissance militante. J’écris en cette vertu que fait découvrir notre sociabilité et son caractère historique, pour soutenir la « génération » et la « transformation » sociales. Si j’assume cette forme d’écriture littéraire, je la veux tout de même être celle de la négociation, de la traduction et de la « hantise de l’engagement ». Un engagement dans le temps et dans l’espace, pour les époques et les espaces socioculturels et politiques dans lesquels je suis d’une manière ou d’une autre inscrit. Plus spécialement, la « traduction » pour moi consiste moins en une idée ou un idéal qu’en une méthode, une façon de voir et d’être dans et à cheval sur lesdits espaces. J’écris moins pour « être » que pour découvrir mon être ; j’écris pour « devenir ». Je dois donc traduire, confronter sans opposer, comparer sans niveler, transcrire sans travestir, faire dialoguer mes univers linguistiques et contemplatives d’une part, et les technologies langagières et intellectuelles qu’ils présentent de l’autre.

De manière inévitable, la visée fonctionnelle de mon écriture, pour ainsi dire, repose sur une certaine identité scripturale qui peut être expliquée de manière assez approximative de la façon que voici : mon écriture est morphologiquement maximaliste et conformiste. La préférence pour les ressources et les formes littéraires est moins personnelle que fonctionnelle. Moins par le luxe du choix que par le défaut de l’ingéniosité, mon écriture se déploie par la poésie et l’essai. Plus qu’une forme d’expression littéraire ou un simple genre, la poésie m’apparaît avant tout comme un exercice spirituel et intellectuel qui me permet d’éprouver la dimension primordiale et fantastique du temps et d’expérimenter un effort radical de la transcendance et de la réflexion sur ma condition humaine.

Du coup, sous formes de diatribes, de chroniques et d’analyses, à la fiction et aux « pensées », l’essai devient l’occasion par lesquels j’ai le plus aisément accès au temps et à l’espace social du moment, un lieu de sens où j’engage la palabre avec l’histoire et l’état des choses. L’essai et sa forme prosaïque semblent à mon niveau être plus accessibles à ceux avec qui je suis relié par l’effort d’écrire. J’y lutte avec l’angoisse de la limite spatiale et temporelle ; en même temps, pour parler d’époque, l’essai est un médium qui tolère davantage l’impunité dans les fantaisies styliques autant qu’il n’octroie de proximité intellectuelle et d’accès au sens commun, aux imaginaires populaires, à la culture immédiate. Autrement dit, l’essai est le plus souplement réceptif au déploiement de l’écriture politique et de la confrontation intellectuelle.

Dans cette perspective je m’attends constamment, si ce n’est parfois une sorte d’indocilité créatrice et d’expérimentation stylique, à ce que l’identité lexicale de mon écriture soit uniforme à travers les frontières des différents genres littéraires. Cela implique que par la poésie ou par la prose, je suis toujours « possédé » par la tension qui m’écartèle entre l’angoisse de « devoir être lu » et l’idée de « devoir questionner » et, de manière provocatrice, forcer les regards et l’attention vers la matière de mon écriture : je veux nommer par là le sujet et la totalité de ce qui peut faire son contexte.

Si cette identité garantie une certaine stabilité dans la forme et la fonction de l’écriture, elle n’exclue pas une possibilité de voir ces dernières changer. S’il est entendu que l’engagement est une attitude historique qui prend la forme des situations, il ne saurait y avoir de façon extraordinaire par laquelle l’écriture, la mienne en tout cas, puisse échapper à cette sorte de fatalité. Ecrire revient de manière primordiale à prendre la parole, à « parler », au sens de Pierre Bourdieu. En me soumettant avec ferveur à l’écriture, je me confronte à l’actualisation des rapports de forces dans lesquels m’inscrit ma condition humaine. S’il y a une quelconque éthique dans cet élan fonctionnel et pragmatique de l’écriture, c’est celle de la flexibilité structurale et du refus de l’extrémisme qui font que ma conscience de « scribe » peut, sinon se montrer rebelle à l’image ou l’idée d’une visée rédemptrice, du moins lui rester indifférent.

Il apparaît que ma manière d’écrire n’est autre que celle de ma « volonté d’écrire », c’est-à-dire, plus qu’une « volonté de savoir », un désir de la traduction et de la négociation, une volonté de devenir, traduire pour m’émanciper en tant qu’être, mais aussi intellectuel et citoyen. Le refus de laisser l’égo travestir mon projet scriptural, en me livrant aux tentations idéologiques et au péché de la paternité et polluer ainsi l’élan sémantique recherché, se traduit par le recours à des pseudonymes ou bien, parfois, par  le choix systématique de l’anonymat. Les pseudonymes peuvent évoquer des lieux fantasmés, des recodages de mon identité ou de mon texte, mais ils ont ce rôle double : d’abord, si besoin est, dissimuler ou supprimer l’identité véritable du scribe là où elle peut nuire au but de l’écriture ; ensuite, puiser tout le temps dans l’univers historique et culturel de l’auteur que je deviens à l’occasion./.


Bayreuth, 12 novembre 2013

Auteur: Aboubakr Tandia

© 2013 Aboubakr Tandia

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