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publié le 15 févr. 2015 à 05:36 par Fall Papa Oumar   [ mis à jour : 15 févr. 2015 à 06:16 ]

A propos de mon écriture : « parler » de ma condition humaine, et dans mon temps - par Aboubakr Tandia


 « Au moment de prendre la plume comment ne pas ressentir l’ambiguïté de ce geste et de sa fonction ? », se demandait Ousmane Blondin Diop dès l’entame de son Les Héritiers d’une Indépendance. Entre l’angoisse profonde qu’inflige la conviction que l’on n’écrit jamais que pour quelques uns seulement et l’ambition intime de pouvoir être lu et compris par tous, il y a de quoi chercher et identifier ce que Roland Barthes appelle « l’identité de l’écriture ». Autrement dit, tout rapport à l’écriture impose la formulation d’un projet qui est tout sauf un rituel professionnel ou un acte de vie unidimensionnel.

En effet, plus qu’une simple technique sociale de production, d’échange et de préservation de l’information et du savoir, écrire est généralement vu comme un exercice de production d’un discours au sein et pour un environnement social et dans un contexte particulier du temps. Écrire ou produire un discours intelligible signifie pour moi deux choses:

D’abord, écrire implique pour nous de développer et d’entretenir un certain rapport non pas seulement à une langue, mais à ce que j’appellerais mon univers linguistique et son substrat socioculturel. Polyglotte par la grâce de Dieu, j’écris dans trois langues au minimum, y compris dans les langues locales africaines. J’écris pour « faire mon travail » en français et en anglais, parfois en Allemand, j’écris pour produire un discours scientifique le plus souvent en anglais, j’écris enfin pour m’assumer dans le français et le wolof. De ce point de vue, je suis bien loin de pouvoir m’adresser à tous en même temps lorsque je saisis la plume.

Cela m’amène à la seconde implication de la conception de l’écriture. Si écrire c’est bel et bien produire un discours et que tout discours génère et articule une relation, mon écriture n’est pas autre chose que cet acte ordinaire qui consiste à s’identifier, l’identité étant un processus relationnel. Avec qui et avec quoi m’inscrirais-je dans une relation ? De quelle sorte d’identification s’agit-il?

Je préfère commencer par avouer que l’énigme du temps et la majesté de l’espace sont des fascinations qui me ferrent à la plume ; d’autant plus qu’ils m’ont mis à la rencontre de l’univers multilingue dans lequel je baigne ainsi que son substrat multiculturel. Lequel impose de fait un certain relativisme dès lors qu’il octroie la mobilité culturelle et astreint en même temps au nomadisme émotionnel et intellectuel. Ecrire est donc forcément un moment singulier pendant lequel s’opère une sorte de découverte cathartique de soi et du monde.

Autrement dit, mon écriture est un effort ordinairement constant pour traverser les temporalités et les spatialités qui la structurent et sont structurées par elle à la fois. Elle est le résultat et l’outil du temps et des espaces sociaux dans lesquels je transite incessamment. L’usage de la langue natale dans quelques moments privilégiés est à ce titre une façon de laisser la trace de ce que Jacques Derrida appelait « l’encre invisible du nomade » que je suis. Au-delà de cette quête intime de la précision et de la transmission du sens, écrire est un moyen de m’éloigner comme Ousmane Blondin Diop (op.cit.) de la tentation du « mimétisme » et du piège de la « prétention idéologique », lorsque j’intente de porter mon regard citoyen sur l’état des choses. Entre le désir égoïste de produire un discours, et la nécessité — l’appel du temps et de l’espace, de  la mémoire et de l’histoire — le choix s’impose plus qu’il n’est possible. J’écris pour, comme le disait Roland Barthes « joindre d'un seul trait la réalité des actes et l'idéalité des fins », pour adhérer non pas à une utopie, mais, d’une part éviter de devenir un simple complice des utopies, et, de l’autre de vivre dans mon époque et embrasser l’interpellation accablante de ses contingences.

Plus que m’identifier avec les autres ou parmi un quelconque « personnel pensant » (R. Barthes), mon écriture se veut être plus qu’une écriture intellectuelle — un saut primordial de mon intellect et qui est limité au traitement des idées. Elle s’assume également comme une écriture politique, laquelle entre « blancheur » méthodique, loyauté disciplinaire et volonté d’écrire, se traduit comme un projet discursif et intellectuel dont le mouvement constant est la négociation de l’impuissance littéraire à travers une puissance militante. J’écris en cette vertu que fait découvrir notre sociabilité et son caractère historique, pour soutenir la « génération » et la « transformation » sociales. Si j’assume cette forme d’écriture littéraire, je la veux tout de même être celle de la négociation, de la traduction et de la « hantise de l’engagement ». Un engagement dans le temps et dans l’espace, pour les époques et les espaces socioculturels et politiques dans lesquels je suis d’une manière ou d’une autre inscrit. Plus spécialement, la « traduction » pour moi consiste moins en une idée ou un idéal qu’en une méthode, une façon de voir et d’être dans et à cheval sur lesdits espaces. J’écris moins pour « être » que pour découvrir mon être ; j’écris pour « devenir ». Je dois donc traduire, confronter sans opposer, comparer sans niveler, transcrire sans travestir, faire dialoguer mes univers linguistiques et contemplatives d’une part, et les technologies langagières et intellectuelles qu’ils présentent de l’autre.

De manière inévitable, la visée fonctionnelle de mon écriture, pour ainsi dire, repose sur une certaine identité scripturale qui peut être expliquée de manière assez approximative de la façon que voici : mon écriture est morphologiquement maximaliste et conformiste. La préférence pour les ressources et les formes littéraires est moins personnelle que fonctionnelle. Moins par le luxe du choix que par le défaut de l’ingéniosité, mon écriture se déploie par la poésie et l’essai. Plus qu’une forme d’expression littéraire ou un simple genre, la poésie m’apparaît avant tout comme un exercice spirituel et intellectuel qui me permet d’éprouver la dimension primordiale et fantastique du temps et d’expérimenter un effort radical de la transcendance et de la réflexion sur ma condition humaine.

Du coup, sous formes de diatribes, de chroniques et d’analyses, à la fiction et aux « pensées », l’essai devient l’occasion par lesquels j’ai le plus aisément accès au temps et à l’espace social du moment, un lieu de sens où j’engage la palabre avec l’histoire et l’état des choses. L’essai et sa forme prosaïque semblent à mon niveau être plus accessibles à ceux avec qui je suis relié par l’effort d’écrire. J’y lutte avec l’angoisse de la limite spatiale et temporelle ; en même temps, pour parler d’époque, l’essai est un médium qui tolère davantage l’impunité dans les fantaisies styliques autant qu’il n’octroie de proximité intellectuelle et d’accès au sens commun, aux imaginaires populaires, à la culture immédiate. Autrement dit, l’essai est le plus souplement réceptif au déploiement de l’écriture politique et de la confrontation intellectuelle.

Dans cette perspective je m’attends constamment, si ce n’est parfois une sorte d’indocilité créatrice et d’expérimentation stylique, à ce que l’identité lexicale de mon écriture soit uniforme à travers les frontières des différents genres littéraires. Cela implique que par la poésie ou par la prose, je suis toujours « possédé » par la tension qui m’écartèle entre l’angoisse de « devoir être lu » et l’idée de « devoir questionner » et, de manière provocatrice, forcer les regards et l’attention vers la matière de mon écriture : je veux nommer par là le sujet et la totalité de ce qui peut faire son contexte.

Si cette identité garantie une certaine stabilité dans la forme et la fonction de l’écriture, elle n’exclue pas une possibilité de voir ces dernières changer. S’il est entendu que l’engagement est une attitude historique qui prend la forme des situations, il ne saurait y avoir de façon extraordinaire par laquelle l’écriture, la mienne en tout cas, puisse échapper à cette sorte de fatalité. Ecrire revient de manière primordiale à prendre la parole, à « parler », au sens de Pierre Bourdieu. En me soumettant avec ferveur à l’écriture, je me confronte à l’actualisation des rapports de forces dans lesquels m’inscrit ma condition humaine. S’il y a une quelconque éthique dans cet élan fonctionnel et pragmatique de l’écriture, c’est celle de la flexibilité structurale et du refus de l’extrémisme qui font que ma conscience de « scribe » peut, sinon se montrer rebelle à l’image ou l’idée d’une visée rédemptrice, du moins lui rester indifférent.

Il apparaît que ma manière d’écrire n’est autre que celle de ma « volonté d’écrire », c’est-à-dire, plus qu’une « volonté de savoir », un désir de la traduction et de la négociation, une volonté de devenir, traduire pour m’émanciper en tant qu’être, mais aussi intellectuel et citoyen. Le refus de laisser l’égo travestir mon projet scriptural, en me livrant aux tentations idéologiques et au péché de la paternité et polluer ainsi l’élan sémantique recherché, se traduit par le recours à des pseudonymes ou bien, parfois, par  le choix systématique de l’anonymat. Les pseudonymes peuvent évoquer des lieux fantasmés, des recodages de mon identité ou de mon texte, mais ils ont ce rôle double : d’abord, si besoin est, dissimuler ou supprimer l’identité véritable du scribe là où elle peut nuire au but de l’écriture ; ensuite, puiser tout le temps dans l’univers historique et culturel de l’auteur que je deviens à l’occasion./.


Bayreuth, 12 novembre 2013

Auteur: Aboubakr Tandia

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