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Chapitre 6

De la forêt à la rue

 
Chapitre 6 : De la forêt à la rue.... ......23
6.1. De la délimitation de l’espace de collecte à l’échantillonnage…23
6.2. De l’ « Antifa » ..........27
6.3. Signe linéaire unidirectionnel (temporel) et multidimensionnel (spatial) … 30


6.1.  De la délimitation de l’espace de collecte à l’échantillonnage

Comment faire pour que les apprenants participent davantage à la construction des connaissances au lieu d’être de simples récepteurs passifs (dans le cours de langue étrangère)? Il faut partir du monde connu telle que la rue qui est sise l’école pour aller à l’exploration de l’inconnu à travers les signes que l’on y trouve et qui expriment et reflètent la culture propre aux jeunes (Jugendkultur, de la 9ème à la 13ème  classes): le graffiti, les tags, les autocollants, etc. Ou, l’inverse, partir de l’inconnu pour aller à la redécouverte du monde connu : les différents référents auxquels nous renvoient ces graffitis et autres supports de communication que l’on trouve dans la rue de l’école et qui peuvent être considérés comme relevant de la culture des jeunes. 
        
 (a)
 (b)
 (c)

FIG. 15 :  (a) Anticapitalisme (b) „Man muss noch Chaos“ (c) „Respekt vor de Gerechtigkeit“
a) Violent message politique anticapitaliste 
(b) „Man muss noch Chaos in sich haben,  um einen tanzenden Stern gebären zu können.“ F. Nietzche 
(c) „Man sollte nicht zu sehr auf den Respekt vor den Gesetzen achten, sondern auf den Respekt vor der GERECHTIGKEIT“

Comment utiliser les graffitis, les autocollants et autres types d’image collectés dans la rue comme support pédagogiques et didactiques pour rehausser l’intérêt de l’apprenant dans le cours de langue étrangère et éveiller sa sensibilité, son intelligence et ses capacités de jugement en partant de son propre univers intérieur ou de l’environnement immédiat qui l’entoure? Comment partir de lui pour l’aider aller à l’exploration du Cosmos ? Comment éveiller la conscience rationnelle des élèves en usant de l’image comme stimuli pour activer toutes les facultés du langage et faciliter l’appropriation de la culture ambiante ou latente? La culture comprise dans ce contexte comme étant constituée par tout ce qui s’acquiert à travers le procès éducatif ou scolaire au sens large et aussi comme processus  complexe partant de la propre représentation que l’apprenant se fait du monde intérieur et extérieur. Bref se connaître à travers le reflet notre interaction avec le monde extérieur : « Les forces qui agissent à l’intérieur [du] corps sont les mêmes que celles du dehors.  [L’on serait] donc réellement un avec les choses : non pas en tant que sujet qui perçoit, mais en tant que partie intégrante du devenir universel » (Steiner, 1991 : 101-102).

Un autre aspect de cette approche consiste à mieux observer l’élève dans ce cadre d’apprentissage et voir comment il développe sa propre méthode cognitive et l’aider à la renforcer. Tout enseignant a une palette de méthodes qui lui permettent de mieux connaître et suivre l’élève. Cela n’empêche aucunement de développer des outils d’analyse qui lui facilitent le diagnostic et l’approfondissement de son observation tout en évitant de tomber dans le piège dangereux consistant à faire de ces techniques des « fins-en-soi » : autrement dit confondre les moyens et leur finalité. Les applications que nous  proposons  ici, loin d’être des recettes ou des méthodes « toutes-faites », ne sont que d’autres procédés facilitant l’évaluation de la progression de  l’apprenant sans être par trop frontal ou directif. Nous sommes convaincu que le bon cuisinier est celui-là qui, même s’il commence avec de petites recettes, les oublient au fil de sa pratique : de l’Erziehungkunst (ou l’art de l’éducation si cher à Steiner). La « philosophie de la liberté » est le moteur de cette démarche : „Das Kind in Ehrfrucht aufnehmen, in Liebe erziehen und in Freiheit entlassen“ (Rudolf Steiner). 


La ré-immersion dans la rue, perçue comme espace culturel, vise à fournir quelques éléments de réponse à ces questionnements, car nous pensons que la rue fait non seulement partie de l’environnement immédiat de l’école mais elle doit être intégrée dans l’école (pour le cas de la Wsch Uhlandshohe). La rue est un espace de défoulement, de subversion, de combat politique, de divertissement, de liberté et d’amour. Bref, un miroir qui reflète les peurs, les aspirations et les rêves de la communauté. Notre projet est de donner à cette rue une place de choix dans le cours de langue étrangère en organisant des ateliers d’échange autour des images collectées dans cet espace enfin reconquis.
                                        
FIG. 16 : La rue espace où se déroule le Combat symbolique entre les forces invisibles du chao contre celles de l’ordre ? 
FIG. 17 : La rue fait partie de l’école

Pour ce faire allons à la redécouverte de la rue Hausmannstr. sise à la Wsch. Uhlandshohe pour procéder à délimitation du cadre de recherche, à la collecte et à l’échantillonnage de notre corpus.
 

Comment allons-nous procéder pour bien délimiter l’espace où les données  de notre corpus seront collectées ? Chercher  une carte ou segmenter l’espace nous-mêmes en nous fondant sur les balises de Vermessungspunkt ? Après avoir cherché une carte sans succès, nous avons opté pour une solution de facilité : consulter « Google Maps »! (Ceci n’est qu’à titre indicatif car l’idéal serait de se passer de Google et de faire ce type d’activité extra-muros avec les élèves dans la rue même et développer une stratégie de délimitation de l’espace moins virtuelle). Les données cartographiques de Google Maps, même si elles ne sont pas toujours exactes et sont trop artificielles, ont l’avantage de nous proposer des vues différentes (plan détaillé, cartes prises d’un satellite, etc.) et aussi la possibilité d’agrandir la carte afin d’avoir un plan précis de notre espace de collecte pour pouvoir bien localiser l’emplacement exact des objets collectés et définir clairement leur occurrence dans le cadre ainsi dégagé. Ceci nous permet d’avoir le « calcul d'itinéraires piétons » très pratique et très précis suivant : « la distance entre  Urachstraße, (70190, Stuttgart ) et Eugensplatz est égale à  ,3 km que l’on peut parcourir à pied à environ  8 min ». Nous avons pris le soin de parcourir cette rue à plusieurs reprises pour prendre des photographies qui étayent la description verbale.
                                              
 Comment se rendre à pied de l’arrêt de bus d’Eugensplatz en partant de celui d’ Urachstraße (segment de Hausmannstr.) où nous avons collecté notre corpus10 : 


« FIG. 18 : Prendre la direction sud-ouest sur Urachstraße (Environ 4 min), parcourez 230 m »
 
FIG. 19 : « Prendre la direction sud-ouest sur Urachstraße (Environ 4 min), parcourez 230 m »
 
FIG. 20 : « Au rond-point, prendre la 2e sortie sur Haußmannstraße (Environ 3 min) > parcourez 260 m »
 
FIG. 21 : « Tourner légèrement à gauche pour rester sur Haußmannstraße (Environ 10 min) > parcourez 800 m »

 
 NB: Nous avons fait une série d’interviews consistant à demander aux interviewés polyglottes de faire la description dans les différentes langues qu’ils utilisent et de nous donner leur(s) impression(s) et commentaire(s)Nous l’avons fait avec le souci de pouvoir vérifier comment s’actualisent leur compétence linguistique dans une situation pareille et quel effet cela leur fait de partir d’un état inconscient à une claire conscience du phénomène de langues en contact et de leur  locuteur multilingue. Le résultat a été satisfaisant car l’on est toujours parti de la langue maternelle, souvent le Swäbish (dialecte allemand), pour déboucher sur des langues telles que l’anglais l’espagnol en passant par le Hohchdeutsch (l’allemand standard). Cela a été remarquable car les locuteurs se sont mis à décrire des phénomènes très complexes liés au multilinguisme. Nous ne pourrons pas fournir les résultats de cette petite recherche connexe ici car étant contraint de respecter un certain nombre de pages pour cette étude. Nous mentionnons cette étude car elle a été très utile pour vérifier les hypothèses que nous vous présentons dans ce cadre. Nous publierons progressivement certains résultats sur www.nataal.org/signe


FIG. 22 : « Continuer sur Alexanderstraße (Votre destination se trouvera sur la droite) > parcourez 42 m »
 
 
FIG. 23 : « Eugensplatz, distance totale : 1,3 km » 

Après avoir procédé à la collecte et au tri d’un très riche corpus, nous avons remarqué une occurrence élevée de certains signes qui semblent provenir d’entités politico-culturelles très bien structurées et nous nous sommes mis dans un second temps, conformément aux principes de la recherche qualitative et phénoménologique exploratoire, à collecter d’autres images référant à ces systèmes de signes (ou « MB+++ ») afin de mieux approfondir notre analyse. Nous avons été surpris de la complexité et de la profondeur  qui se dégagent de ces petits messages et informations qui sont diffusées dans cette rue où se trouve l’école.

6.2.  De l’ « Antifa »

L’objectif visé par cette partie de notre étude n’est nullement de faire la sociologie des « mouvements Skinheads » ni l’analyse profonde des modes de fonctionnement des gangs à Stuttgart ou ailleurs. Ce qui nous intéresse c’est juste de collecter les graffitis, les tags, les autocollants se référant à ce mouvement et visibles dans la rue afin de procéder à leur description superficielle dans la perspective de comprendre les modalités de confection et de production des messages véhiculés par ces signes si particuliers et la stratégie de communication qui s’en dégage. L’autre idée est aussi de voir quelles attitudes émanent de ces supports et quels impacts cela pourrait avoir dans l’environnement scolaire. Nous ne perdons pas de vue aussi la possibilité d’en faire des outils pédagogiques et didactiques. 

Dans un premier temps, les données sont collectées selon leur ordre d’occurrence sur les supports dans la rue et par la suite nous les avons numérotées pour pouvoir les classer. Après les avoir classés, nous avons procédé à l’analyse linguistique et sémiotique. Comment naît le signe et quels sont les différentes caractéristiques de ses éléments constitutifs ? Il s’agit de partir de l’image globale pour identifier ses constituants minimaux terminaux afin de décrypter et décoder le signe dans sa globalité et essayer de reconstituer ce que l’on pourrait appeler, de manière quelque peu imagée,  son énergie cosmique (c’est-à-dire les multiples interactions qui naissent de ses émanations dans le temps et dans l’espace).
 
FIG. 24 : « Graffiti ANT!FA sur le mur sis à l’auberge de jeunesse sur Haussmannstrasse »

Nous avons analysé les signes en ayant en perspective qu’un élément quelconque considéré se définit ici aussi selon ses occurrences11 dans le système. Le cas du signe « Z » qui semble être ici une sorte d’expression de la « négation symbolique » ou de la « négation anarchiste » ou de la « violence gratuite ».
 
FIG. 25 : « Z » comme « Zéro »
                                              
 NB. : Cette approche est similaire à la méthode distributionnelle développée par Blommfield dans les années 1930 pour analyser les phonèmes  et qui consiste à ne pas prendre en compte les traits,  préférant  les occurrences dans la définition d’un phonème. Pour lui, un phonème se définit non pas par ses traits caractéristique mais plutôt par l’ensemble de ses occurrences dans la langue considérée.


Et  nous aussi allons montrer comment ce signe se décompose aussi dans le temps et l’espace en se déroulant sous formes de petites marques distinctives qui facilitent l’identification et véhiculent le message fonctionnel de manière subliminale ou non. La conception structurale selon laquelle un signe se définit par les faisceaux de relations qu’il entretient dans le système auquel il appartient est déterminante dans notre approche méthodologique.

Nous avons noté aussi que ce groupe « Antifa » utilise une palette de signes soit de manière expressément très redondante soit en les  décomposant en petits éléments éparpillés dans l’espace. C’est, en somme, une sorte d’inondation sémiotique.
 
FIG. 26 : « Antifa Area Rash »

Les petits éléments constitutifs de cette palette de signes (ou M+++)  se réalisent très vite et la répétitivité en fait un outil de propagande très puissant.

FIG. 27 : Les MB de l’autocollant « Antifa Area Rash »

6.3. Signe linéaire unidirectionnel (temporel) et multidimensionnel (spatial)

L’intérêt du signe « ANT!FA » réside dans le fait qu’il est à la fois linéaire (temporel et unidirectionnel) et non-linéaire (spatial et multidimensionnel). 
 
FIG. 28 : « Antifa »

La linéarité du signe fait référence à l’axe du temps sur lequel se propage et s’écoule la parole humaine comme phénomène acoustique. Cette linéarité  se manifeste au niveau de la transcription graphique de cette parole humaine par la succession unidirectionnelle des sons selon un ordre bien précis.  Selon le linguiste John Lyons :
 « Pour illustrer le sens de la séquence, terme technique employé dans les traitements mathématiques de la structure grammaticale (les linguistes utilisent souvent indifféremment suite ou séquence) considérons les exemples suivants : a+b+c+d. Le signe + marque la concaténation (enchaînement) ; […] La séquence résulte de la combinaison des constituants, ou éléments, dans un ordre donné. Ce que l’ordre dénote dépend de l’interprétation des données au système dans son application à des phénomènes spécifiques » (Lyons , 1970 :?). NB.: [Nous n’avons mentionné dans nos vieilles notes de lecture que le numéro du chapitre dans lequel se trouve cette citation (chapitre 6).] 

Sur la même base on peut noter notre graffiti « antifa » de la manière suivante : 

+     +      +    +     +    
(a)                   (b)                     (c)                   (d)                   (e)                 (f)
FIG. 29 :  MB+++, « ANT!FA »

La non-linéarité résulte de la combinaison subliminale de l’axe du temps (concaténation ou enchaînement des unités constitutives cf. FIG. 29) à celui de l’espace, lieu où se déroule la temporalité. L’on note qu’au niveau de la FIG. 29 (d), l’auteur du graffiti  a en réalité inséré un point d’exclamation « ! » à la place du « i » et au niveau de la FIG. 29 (e), il oriente l’intérieur de barre médiane du « F » vers le bas. Le résultat est très surprenant, nous avons une sorte de métamorphose qui suggère la croix gammée nazie insérée de manière subliminale. La FIG. 30 (a) (b) (c) décrit ce processus : 

        (a)                                    (b)                                     (c)
FIG. 30 : Insertion subliminale d’un MB+++ (spatial et multidimensionnel)             
faisant allusion à la destruction symbolique de la « svastika »                                                  
référent à l'extrémisme droite à obédience nazie
                                                
Nous notons que ce processus entraîne au niveau de la FIG. 30 (c) une sorte de confusion des axes paradigmatique et syntagmatique. Nous sommes dans une sorte d’espace-temps car cet élément se détache de la linéarité (cf. FIG. 31(a)) et du caractère unidirectionnel résultant d’une simple transcription de « antifa » (cf. FIG. 31(b)). 

   (a)                                            (b)
FIG. 31 : Insertion subliminale d’un MB+++ faisant référence à la « svastika »


De la Svatiska (FIG. 31) : ce symbole a toujours fasciné l’être humain (Rialle (de), 1880) 13 qui en a usé sous forme de décoration pour exprimer soit l’amour harmonieux comme en Inde et la haine et la terreur absolues comme c’est le cas du III Reich nazi. Les nazis ont récupéré et détourné la Svatiska, pour en faire la marque suprême de leur horrible projet qui bascula l’humanité dans la haine, l’autodestruction et le révisionnisme. C’est aussi l’un des symboles qui figurent sur les supports des l’extrêmes droites en Allemagne et en Europe et aussi des mouvements qui s’opposent à leur idéologie anachronique et si ravageuse

NB.: « Parmi les motifs de décoration des objets de céramique et de métal remontant à l'âge du bronze, on en a remarqué un qui a attiré toute l'attention des archéologues. Je veux parler de la croix dont les branches sont recourbées en forme de crochet : Cette croix passe pour être originaire de l'Inde, où on l’ а retrouvée et où elle porte le nom de svastika. Aussi a-t-on tiré de ce fait la conclusion que les objets qui portent ce signe et que l'on recueille dans des gisements préhistoriques en Europe, sont d'origine indienne ou, pour mieux dire, sont les produits d'un art et d'une industrie étroitement apparentés à ceux de l'Inde antique. »

Comme nous l’avons vu, c’est devenu le support d’expression des extrêmes. La question que l’on se pose est de savoir si le combat contre l’extrême droite en Allemagne n’est pas en train de produire un autre extrémisme aussi dangereux. La grille de lecture que nous avons proposée, en plus d’aider à décrypter les mécanismes de ce type de « MB+++ subliminal », vise aussi à thématiser ce phénomène car l’environnement immédiat de la Wsch. Uhlandshohe est submergé par les graffitis et autres autocollants qui incitent à ce type de violence symbolique ou de messages flous. Nous avions proposé ce thème, sous forme d’analyse d’images collectées dans la rue sise à la Wsch Uhlandshohe, dans le cours de français (langue étrangère) en 12ème classe pour étayer la lecture d’Un secret (Grimbert) et interpeler les élèves sur cette problématique. Les apprenants ont été unanimes à analyser l’image et le message textuel ci-dessous signé « ANTIFA » à l’arrêt de bus d’Eugenplatz (cf. FIG 19) comme étant très ambigu et s’inscrivant dans une logique de violence: (1)  « Kriegsgerät interressiert uns brennend » ( Traduction approximative : « Les engins de guerre nous intéressent chauds » )
 
 



Extraits de Fall (2014 : 17-32):

Le signe, de l’écriture à l’image

et de l’image à l’écriture

© Papa Oumar Fall 2014

Stuttgart, 63 p.